Samedi, 23 Octobre 2010 22:16
DELLYS :
la réhabilitation de sa vieille ville peut-elle relancer son économie?

Introduction
Une étude de la banque mondiale intitulée « la réhabilitation urbaine des médinas » met en relief la contribution de la réhabilitation du patrimoine culturel dans le développement économique d’une ville et partant d’une région.
Dellys qui renferme un patrimoine historique et culturel très diversifié situé notamment dans la vieille ville possèderait, selon cette théorie, des atouts qui permettraient de la faire sortir du marasme économique et social actuels (chômage, drogue, harga, etc.) et relancer son économie. Comment, c’est à quoi tente de répondre ce papier.
La vieille ville de Dellys

La vieille ville de Dellys, qui est le produit de plusieurs civilisations qui se sont succédées en Afrique du Nord dont une grande partie des vestiges sont enfuis sous les constructions de la casbah notamment, est délimitée par le texte relatif à sa sauvegarde, grosso modo, aux constructions qui se trouvent à l’intérieur du mur de défense y compris le port. Elle comprend le mur de soutènement, la casbah, les sites religieux (mosquées et autres mausolées), le vieux port ainsi que les bâtiments administratifs et autres succursales d’entreprises publiques et magasins situés dans les ex-quartiers européens.
Ces constructions et notamment celles de la casbah ont subit d’importantes dégradations physiques et sociales dues à plusieurs facteurs tels que l’abondant par une partie de leur population d’origine et une croissance urbaine rapide de la ville et de ses environs immédiats mais également au séisme de Mai 2003. Ces dégradations ont conduit à des flux migratoires de la population vers d’autres quartiers qui gravitent autour de la vieille ville mais également vers d’autres grandes villes notamment le chef lieu de la wilaya ainsi que vers Tizi-ouzou et Alger.
Ces flux migratoires concernent, également, les activités économiques, sociales et culturelles qui ont trouvés d’autres lieux de résidence que la vieille ville même en dehors de l’agglomération et tout porte à croire que cette tendance ira crescendo au regard de la limite du périmètre de sauvegarde qui comprend tout l’espace bâti et non bâti à l’intérieur du mur de défense.
Les populations riches et à revenu moyen ont, également, quitté la vieille ville pour s’installer dans les quartiers limitrophes et notamment aux jardins et la nouvelle ville conduisant à la disparition de l’équilibre social qui a existé durant des siècles notamment au niveau de la casbah avec des retombées sur l’état physique des constructions et de leurs habitants.
La casbah, dans ses composantes basse (sidi elharfi et sidi elboukhari) et haute (sidi yahia notamment), a, également, subi, en sus de la dégradation physique, une paupérisation quasi-totale avec l’afflux des segments pauvres de la population qui ont trouvé refuges et locations à bon marché conduisant à un manque d’entretien des constructions. Ce manque d’entretien est aussi causé par la nature complexe des types de propriété de la casbah et des statuts de ses habitants qui se divisent entre propriétaires de constructions dans l’indivis ainsi que des locataires, sous locataires et squatters qui ne se sentent pas concernés par l’entretien des constructions qu’ils utilisent mais qu’ils ne possèdent pas.
A ces causes, s’ajoute également le désintérêt total des autorités publiques y compris locales sur ces parties de la vieille ville notamment de la casbah. Jusqu’à une date récente, les efforts des pouvoirs publics se sont concentrés sur la gestion de la croissance urbaine, la fourniture d’infrastructures et de services aux agglomérations qui ont souvent doublé ou triplé dans leur taille en quelques décennies, en d’autres termes, à répondre à la demande des groupes sociaux habitant dans les agglomérations modernes en mettant complètement de coté les besoins en infrastructures et en services de la casbah. La nature de sa structure urbaine où la circulation automobile est inexistante est perçue comme un blocage à la fourniture de services étaient les excuses trouvées pour ne rein entreprendre à cet endroit.
En réalité, les pouvoirs publics ont rarement été capables de formuler et d’appliquer une politique destinée à assurer la réhabilitation de la vieille ville et notamment de la casbah et ce en raison à leur incapacité de développer les moyens institutionnels, financiers (budget limité) et techniques complexes nécessaires pour réaliser ce type d’opération d’autant plus que les solutions n’ont jamais été cherchées du coté de l’initiative privée mais toujours chez l’état. Cet esprit est encore très dominant à Dellys et dans toute l’Algérie.
Cette incapacité est perceptible également au niveau de l’administration centrale de la wilaya. En sus que les travaux ont été entamés sans l’existence d’un plan de développement et d’aménagement urbains (PDAU) comme le précisent, pourtant, les textes réglementaires, aucune personne de ces administrations ne peut vous donner d’explication quant à l’objectif de la réhabilitation. Quand des responsables de ces administrations se hasardent à en donner quelques unes, ce sont souvent des réponses différentes voire contradictoires qu’on obtient. Chaque institution a son propre programme et sa propre approche. Voici quelques propos de ces autorités: le budget est consommé, l’état ne va pas assuré l’entière réhabilitation, les habitants doivent contribuer (le chef de projet du bureau d’architecture) ; l’Etat va assurer le tout et va confisquer les constructions des propriétaires défaillants (Le wali).
Ces discours contradictoires, en sus qu’ils pourraient se justifier par la possibilité que ce projet se heurterait à des intérêts antagoniques et ou que les pouvoirs publics ne possèderaient pas de vision ou de stratégie claire en la matière, a gêné l’administration locale dans sa politique de communication envers la population de la vieille ville en générale et de la casbah en particulier, en les laissant, de ce fait, dans l’expectative voire dans l’angoisse.
Or pour cette dernière, c’est à dire, la population, l’objectif de la réhabilitation de la vieille ville est très clair: il ne peut s’inscrire que dans le cadre de la relance de l’économie locale permettant l’augmentation des revenus et partant la réduction de la pauvreté et notamment de celle qui réside au sein de la casbah.
La relance de son économie
Depuis sa création, et jusqu’à récemment, la vieille ville a existé en tant que univers urbain autonome comprenant toutes les activités économiques, sociales et institutionnelles. Elle est entourée de quartiers et de villages sur lesquelles elle exerce son autorité et son influence. Mais, ceci a changé depuis que la vieille ville est devenue un noyau d’une plus grande agglomération dans laquelle elle ne représente qu’une petite portion.
La vieille ville ne représente actuellement qu’entre 10 à 15% de sa population totale, ce qui a conduit a une transformation voir un inversement des liens fonctionnels entre la vieille ville et les autres espaces formant l’agglomération. Aussi, la relance de l’économie locale ne peut, donc, découler que d’une étude assez détaillée des nouveaux liens de la vieille ville avec les autres espaces urbains qui gravitent autour d’elle.
Ce point est très important étant donnée que différents groupes contribuent différemment à l’économie de la vieille ville. Son succès dépendra, de ce fait, de la compréhension et du renforcement de sa dynamique économique et sociale, c'est-à-dire, de l’implication de tous les protagonistes de la ville.
Globalement, les utilisateurs des vieilles villes se divisent en quatre groupes distincts. Il y a les résidents, les habitants des quartiers environnants de la vieille ville, les visiteurs nationaux notamment pendant la période estivale, et éventuellement, les visiteurs étrangers. Chaque groupe utilise la vieille ville à sa manière et accède à une série différente de services :
- Les résidents de la vieille ville ont, notamment, besoin des services de base tels que la santé, l’éducation, le marché des produits agricoles, les magasins, les mosquées et les facilités liées, les cafés, les cinémas (fermées et détruites) et les centres culturels notamment par les jeunes.
- Les résidents des espaces limitrophes à la vieille ville et les visiteurs nationaux utilisent la vieille ville pour différents objectifs. Les premiers, pour les produits de consommation traditionnelle et artisanaux qui sont plus fournis, dans les espaces commerciaux de la vieille ville, les derniers visitent les sites culturels et historiques, ils achètent les produits locaux pour les ramener à leurs domiciles. Un potentiel existe notamment pour les produits d’artisanat faits de doums et les poteries.
- Les touristes étrangers dont les intérêts sont portés sur les musés, les galeries d’art et les manifestations culturelles, les restaurants, des produits d’artisanat traditionnel, des souvenirs et autres produits spécialisés qui ne peuvent être trouvés que localement. Les conditions d’un tourisme à destination de l’étranger à Dellys sont faibles du fait que les activités d’hospitalité (hôtels, restaurants de hauts standings, maison d’hôtes) sont quasiment absentes ou laissent à désirer mais des pistes sérieuses existent pour l’avenir une fois la ville remise entièrement à ses habitants. Demain se construit aujourd’hui.
De même que pour l’attraction des touristes nationaux qui reste handicapée, également, par la situation sécuritaire. En effet, comment, par exemple, promouvoir les loisirs et notamment les compétitions marines (voile, aviron, water-polo, etc.) si le port reste fermer ? Ou comment créer des circuits touristiques impliquant le vieux port s’il n’y a pas un libre accès à cet édifice? Ou comment faire un circuit pour touristes visitant la casbah quand sa partie basse est inaccessible voire risquée?
Ceci étant, comment la réhabilitation de la vieille ville pourrait booster l’économie locale ? La réponse est qu’il faut absolument réussir les opérations suivantes:
- la préservation de tout le patrimoine historique et culturel existant;
- la promotion des produits traditionnels (artisanat), des activités culturelles (festival et autres évènements) et l’industrie de l’hospitalité (hôtellerie, maisons d’accueil, restaurants) ;
- la satisfaction des besoins fondamentaux des résidents et notamment ceux de la casbah à travers des stratégies d’investissements qui seront centrées sur l’amélioration des conditions des habitants par la création des activités économiques et partant des emplois pour réduire l’isolement social et la pauvreté de ses résidents.
Ces objectifs doivent être poursuivis en parallèle et les approches appliquées à la réhabilitation de la vieille ville devraient être également sensibles à chacune d’elles. Faillir dans la réalisation d’un des trois objectifs peut résulter en un insoutenable processus de transformation urbaine de la vieille ville en général et sapera le processus de réhabilitation de la casbah en particulier.
Toutes ces opérations, menées simultanément, nécessitent des fonds énormes qui ne peuvent, peut-être, pas être alloués par l’état en une seule fois alors que la situation économique et sociale de la ville est explosive : la population augmente et en conséquence le chômage et tous les autres maux sociaux qui lui sont liés. Cette situation risque de devenir incontrôlable en l’absence de perspectives économiques. Aussi et pour accélérer la réalisation du projet de réhabilitation et assurer sa réussite, la part du privé doit être également conséquente, en sus de l’apport financier, hors dotations budgétaires, de l’état. En d’autres termes, il faut éviter à ce que le projet de réhabilitation devienne interminable, indéterminable dans le temps, c'est-à-dire, une sorte de mythe de Sisyphe ; une situation qui sera difficile à éviter si le projet de réhabilitation sera financé exclusivement à partir des dotations budgétaires.
Pour réussir cette opération de réhabilitation de la vieille ville, il faut que les pouvoirs publics ainsi que les entreprises privées et les associations s’engagent résolument et sincèrement dans ce processus à travailler ensemble pour atteindre les objectifs fixés tout en gardant une certaine autonomie dans leurs actions notamment dans le contrôle et la gestion de celui-ci (processus).
Conclusion
La réhabilitation de la vieille ville en général et de la casbah en particulier est une opération salutaire très importante (ce n’est pas une opération de replâtrage) qui, si elle est bien menée, c’est à dire, si chaque institution et chaque groupe d’intérêt, et notamment les pouvoirs publics, joue le rôle qui lui est dévolu, elle permettra de faire redorer à la ville de Dellys son lustre d’antan mais aussi à faire redémarrer son économie avec des impacts bénéfiques pour toute la région.
Cependant une économie basée sur le tourisme implique non seulement la réhabilitation des sites historiques et culturels ainsi que leur maintenance d’une manière permanente mais surtout leur accessibilité tout en assurant la sécurité de ces sites ainsi que celle des personnes. Pour cela, il est nécessaire de revoir tout l’édifice de sécurité par le relogement de certains services dans des endroits stratégiques en dehors de la ville, d’une part et en privilégiant le système de télésurveillance ainsi que les services privés de sécurité civile et la police à l’intérieur de la ville, d’autre part. Sans cela, la réhabilitation de la vieille ville aura l’effet d’un coup d’épée dans l’eau.
Par ailleurs, l’implication des autorités locales semble pour le moment très timide en terme de communication en direction des opérateurs économiques mais également envers la population de la casbah alors que la réussite de cette opération dépendra également de ces deux derniers groupes d’intérêt. Cette situation semble paradoxale car elle ne trouve aucune explication rationnelle quand on sait que ces autorités seront les premières bénéficiaires, au plan politique, de la réussite de cette opération.
Aussi, leur silence ne s’explique pas devant les malfaçons observées au niveau de certains ouvrages restaurés et la reconduction de certains flibustiers, reconvertis, pour la conjoncture, en restaurateurs. Si pour ces autorités et notamment de la direction de la culture de la wilaya, c’est une simple opération qu’il faut réaliser pour consommer la ligne budgétaire allouée à cet effet, la population de Dellys ne l’entend pas de cette façon et s’opposera à toute tentative malveillante de détournement et de gaspillage des ressources collectives.
La raison en est très simple: l’échec de ce projet de réhabilitation conduira à la persistance du cauchemar actuel qui a été très préjudiciable, à tout point de vue, à la population alors que sa réussite pourrait créer une vie économique prospère et en conséquence une situation sociale et sécuritaire détendue.
Mieux, la réussite de ce projet de réhabilitation permettra de rompre, définitivement, avec le visage lugubre de la ville de Dellys, sa monotonie, l’ennui mortelle et le goût amer de ses journées pour retrouver l’ancienne « Dellysieuse » avec tous ses délices: le Sport Nautique et ses plongeoirs, la course aux canards, le water-polo, la pétanque, le festival des danses populaires et toutes les autres activités culturelles qu’elle a, jadis, connu. En un mot retrouver la joie de vivre.
Mr Ghernaout Mohamed
Economiste et membre de l’association casbah de Dellys.